Introduction Lucien Sève, Reunion de lancement IC, 22fev.2019​

Initiatives Capitalexit va devoir grandir sans son militant le plus enthousiaste

Lucien Sève a été emporté le 23 mars 2020 par le COVID-19. Nous avons perdu un camarade et un ami. Une infinie tristesse s’est abattue sur nous avec la chappe de plomb du confinement. Initiatives Capitalexit (IC) va devoir avancer sans son militant le plus enthousiaste. Avec son fils Jean, Lucien avait allumé l’étincelle qui allait donner naissance à IC. Leur livre Capitalexit ou Catastrophe, paru en mars 2018, appelait à engager dès maintenant la sortie du capitalisme par l’activité auto-organisée et coordonnée d’une multitude de collectifs thématiques capable d’imposer progressivement un rapport de force favorable à l’application de grandes transformations révolutionnaires. Pour révolutionner la société, pour en finir avec le capitalisme, Lucien était depuis longtemps convaincu qu’il fallait « commencer par les fins », c’est-à-dire, qu’il fallait mettre au diapason les moyens politiques employés pour transformer la société, avec la visée communiste d’une société sans classes permettant le développement intégral de tous les individus. Il en tirait la conclusion que « l’action communiste ne peut se mener que de façon elle-même communiste : philosophie d’organisation dans le prolongement direct et incontournable du précepte de Marx : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Cela impliquait nécessairement pour Lucien « un révolutionnement stratégique et organisationnel » concevant la transformation de la société comme une évolution révolutionnaire impulsée par des initiatives transformatrices portées sur tous les terrains de la vie publique, et généralisées en grandes réformes révolutionnaires prenant force de loi à l’échelle de la société tout entière. Sur le plan de l’organisation, cela réclamait de « substituer à toute verticalité de pouvoir une horizontalité d’initiative où le centre n’a pour rôle que de coordonner l’action, faire circuler l’information, mettre à l’étude les difficultés rencontrées, en faire expérimenter les solutions possibles (…) ».

Cette conception renouvelée du combat pour l’émancipation, Lucien l’avait progressivement forgée au feu de ses batailles politiques, notamment en luttant pour « une refondation communiste » au sein du PCF des années 1980 et 1990. Elle avait lentement pris forme théorique au fil d’ouvrages et d’articles qui creusaient patiemment et avec détermination le même sillon : Communisme quel second souffle ? (1990), Commencer par les fins (1999), « dix thèses non conformes d’un communiste sans carte » (2010), Aliénation et émancipation (2012) » Le « Communisme » ? (2019). Capitalexit ou Catastrophe était l’un des derniers jalons de ce travail de réinvention sèvienne de la visée révolutionnaire communiste. Sa perspective politique enthousiasmante, qui résonnait avec nos propres aspirations, mais surtout son intense souffle pratique, nous avaient donné envie de retrousser nos manches et de passer à l’action. Indépendamment les un.es des autres, nous l’avions fait savoir à Jean et Lucien. Ils nous avaient répondu « chiche ! ». En octobre 2018, ils nous écrivaient : « Pourquoi ne pas tenter d’y aller? Nous ne sommes pas même une poignée à ce départ. Mais comme nous l’a dit l’une des destinataires de cette lettre, l’état des choses et des consciences est tel aujourd’hui qu’une initiative ayant cette ambition, si du moins elle est conçue et menée dans la durée avec une réelle pertinence, peut déclencher tout un processus en chaîne. Sans forfanterie mais sans timidité, nous proposons d’essayer».

Pendant plus d’un an et demi, Lucien a pris une part active dans la construction d’Initiatives Capitalexit. Du haut de ses 93 ans, il participait à nos réunions, écrivait (il n’est pas pour rien dans la rédaction de notre manifeste), proposait, s’interrogeait, critiquait, et mouillait même la chemise quand notre petit collectif traversait des phases de doute. Du haut de ses 93 ans, Lucien, par son enthousiasme lucide et son intelligence pétillante, fut souvent le plus jeune d’entre nous. On se souviendra longtemps de la fin de cette journée de travail de novembre 2019, où il nous encouragea avec une énergie débordante, à « y aller ! », à lancer IC rapidement « parce que ça pouvait prendre ». Alors oui, indispensable, Lucien l’a été pour la formation et le démarrage d’IC. Mais il le fut toujours en camarade, en égal parmi des égaux, fidèle à ce qui revenait dans sa bouche comme une sorte de leitmotiv : « on ne veut pas de chef !».

Et nous touchons sans doute ici au cœur de ce qui constituait sa profonde humanité, de ce qui faisait de lui une figure totale de l’émancipation. Lucien avait cette extraordinaire faculté d’être humainement et relationnellement émancipateur pour les autres. Il portait toujours une attention scrupuleuse à leur point de vue, aux potentialités que recelaient ce qu’ils pouvaient dire ou faire. Il prenait toujours les critiques au sérieux. Il guettait en permanence ce qui constituait ou pouvait générer une dynamique collective.

Aux toutes dernières pages de son livre « L’Homme ?», dans un paragraphe intitulé « La vie qui meurt et la vie qui ne meurt pas », Lucien écrivait : « Croissance, stagnation, déclin : personne jamais n’échappe à cette loi de la nature. C’est bien en effet une certitude si l’on a en vue la vie de l’être neurobiologique qu’est chacun : peut-être l’espérance moyenne des vies humaines s’élèvera-t-elle après demain à un siècle, mais n’en déplaise aux songe-creux de l’immortalité physique, la courbe qui aboutit à la mort est pour toujours. Or si nous considérons les personnalités biographiques que sont sur un autre plan ces êtres neurobiologiques, il saute par contre aux yeux que nombre de leurs occupations – savoir-faire professionnels, recherches intellectuelles, créations artistiques, engagements associatifs… – ne contiennent pas en elles cette loi de courbure, pour cette raison qu’elles relèvent de durables activités humaines étrangères à la finitude de l’existence individuelle : à perte de vue on continuera après moi de produire, chercher, créer, s’engager… Pour autant que je m’inscris dans ces modalités pérennes de l’agir commun, je sors de la courbe en cloche du vivre individuel, j’existe dans le temps long de la production historique du monde humain, un temps où on n’en a jamais fini ».

Lucien est entré dans sa vie qui ne meurt pas. Il pourra compter sur nous pour qu’on n’en finisse jamais avec lui et pour que la visée communiste, qui fut le combat de sa vie, ait de beaux jours devant elle !